Chansons d’auteures francophones : Salomé Leclerc et Amylie

Salomé Leclerc et Amylie

Nous avons la chance de vivre en même temps que Salomé Leclerc et Amylie qui sont des artistes formidables. Leur originalité, leurs paroles, leurs compositions, leurs voix, font de certaines de leurs chansons d’auteures francophones, des trésors à écouter sans fin.

Dans cet article, le but de l’exercice est de faire l’analyse de deux chansons au niveau du texte, de la voix, de la structure, et de la mélodie pour en apprendre davantage sur ce qu’elles contiennent et à propos de la manière dont elles sont créées, de manière plus ou moins consciente ou inconsciente par l’artiste.

Je vous propose de les découvrir sans plus attendre.

Chansons d’auteures francophones : ARLON de Salomé Leclerc et Sortir du bois d’Amylie

ARLON de Salomé Leclerc

Salomé Leclercq est une artiste québécoise remarquable. C’est dans la ville d’Arlon qu’elle a lancé, en 2012, sa première tournée européenne. Elle a commencé à écrire la chanson là-bas, avant son concert, alors qu’elle croyait ne jamais écrire ailleurs qu’au Québec. Mais elle a peu de souvenirs d’Arlon, car elle est arrivée tard, lors d’une tempête de neige, de sorte qu’elle s’y est retrouvée un peu comme chez elle. Ayant eu son premier succès dans la ville belge, elle en fait le titre d’une de ses chansons.

Cette chanson à une structure insolite car on a l’impression d’avoir deux sortes de “couplets-refrains”, un couplet, et deux autres sortes de “ponts-refrains”. Pour en savoir davantage sur la manière de créer une structure, je vous invite également à consulter l’article suivant : Comment écrire une chanson en 12 conseils.

Le « couplet-refrain 1 »

La chanson commence directement avec ce “couplet-refrain” imagé. Le rythme est soutenu et contient des paroles dans lesquelles j’arrive à me projeter directement. On est tout de suite dans l’action, de sorte qu’on a envie de courir avec elle pour échapper aux prédateurs.

Tu cours, je cours aussi (A)
Comme si des loups pointaient nos vies (A)
Tu tombes, je tombe aussi (A)
Comme si des pièges sous le tapis (A)
Guettaient nos corps affaiblis (A)

John Seabrook

Selon une théorie de John Seabrook, l’auditeur a besoin, aujourd’hui, d’être hameçonné toutes les 7 secondes pour ne pas zapper de contenu. Dans les chansons traditionnelles il fallait deux à trois minutes pour développer le thème et l’auditeur prenait ce temps-là. Aujourd’hui, selon lui, les gens sont beaucoup plus impatients et distraits, notamment par les nouvelles technologies, comme le smartphone par exemple. A cet égard, si le refrain est présent endéans les 7 secondes, celui-ci créera un « crochet » plus efficace pour retenir son audience.

Toujours, selon le même auteur, l’industrie du disque tend à industrialiser les chansons. Celles-ci sont écrites par des producteurs pour dégager des hits dans lesquels les sons numériques remplacent totalement les vrais instruments. Arlon reste une chanson à contre courant de cette tendance en laissant encore place à l’auteure et aux instruments réels.

Vous êtes libre de cliquer sur le lien ci-dessous pour avoir accès au livre “Hits! Enquête sur la fabrique de tubes planétaires” reprenant cette théorie et permettre d’en savoir davantage :

Pour ma part, je pense qu’il y a encore de la place pour des chansons dites plus traditionnelles à l’instar d’Arlon. On peut citer l’exemple d’Adèle, auteure de chanson anglophone, qui remporte un succès planétaire tout en étant de facture plus classique. Selon moi, l’auditeur n’est pas le seul responsable de cet état de fait mais tout son écosystème : radios, médias, industrie du disque, nouvelles technologies, mondialisation, etc. Mais c’est un autre débat.

Je suis néanmoins d’accord pour dire que présenter le refrain dès les premières secondes, comme dans cette chanson, permet de nous accrocher rapidement. Cela permet sans doute également de le mémoriser plus facilement de sorte que l’on crée un lien affectif de manière plus immédiate, si le refrain nous touche évidemment.

Le rythme

Au niveau rythmique, j’aime bien qu’on entende uniquement le rythme de la batterie, de la grosse caisse, et de la basse au début. Ce sont les instruments rythmiques par excellence. Cela installe un ambiance épurée et efficace.

Après ce premier “couplet-refrain” arrive un rythme électro jouissif qui semble être fait avec un effet sonore numérique agrémenté d’une distorsion sur la basse. Cela ajoute une touche dans l’air du temps sans en faire trop.

Par la suite arrivent les grelots. Leur son ressemble à celui des ghungroo qui sont utilisés pour la danse indienne que l’on porte aux chevilles. Ils ajoutent un côté tribal, bestial, et se marient bien avec la musique et le texte.

La voix et les rimes

La voix de Salomé Leclerc est intelligible, avec un grain unique, un peu rauque. L’effet d’écho sur sa voix est génial et ajoute un côté magnifiquement pressant et angoissant aux instruments de base.

Au niveau de l’analyse des rimes, on constate que celles-ci sont continues. Dans les rimes continues, les vers ont tous le même son en fin de phrase (AAAAA). Il y a également des rimes internes par répétition (cours et tombe). La rime interne, ou rime du milieu, est une rime qui se produit dans une seule ligne de vers, ou entre des phrases, sur plusieurs lignes.

Le couplet

 Pendant ce temps, la neige est blanche (A)
 Les arbres parfois se penchent (A)
 Il y a toujours une éclaircie du haut des toits de Paris
 Y aura toujours, avant l'aurore (B)
 Un réverbère qui s'endort (B)
 À la fenêtre de minuit, Arlon veillera encore (B)

C’est dans le couplet que se cache le titre de la chanson Arlon.

Le texte dégage de belles images de la nature dans la chanson. On passe de la foret, supposée, où l’on a des loups qui nous attaquent, puis par la rivière, par laquelle on fuit. Et malgré cette course poursuite, la nature continue d’exister comme si de rien n’était. Dans le même ordre d’idées, il y a ensuite une pointe d’espoir et de douceur par l’éclaircie immuable du haut des toits de Paris, le réverbère qui s’éteint dans un environnement paisible et rassurant et Arlon qui est et sera toujours-là, malgré tout.

J’aime l’idée du rapprochement entre Paris et Arlon.

Au niveau des rimes, elles sont mêlées, internes par répétition de mots, et redoublées. Les rimes mêlées sont disposées de façon aléatoire, sans structure précise (AA, puis internes, puis BBB). En ce qui concerne les rimes redoublées, les vers, qui riment ensemble en fin de phrase, se suivent au moins trois fois de suite (BBB).

Le « couplet-refrain 2 »

Le “couplet-refrain” revient, après le couplet, avec uniquement les deux dernières phrases qui changent.

Faire évoluer ses refrains dans la chanson est une pratique que j’aime utiliser également.

Tu cours, je cours aussi (A)
Comme le courant portant nos vies (A)
Tu tombes, je te suis (A)
Par la rivière qui passe ici (A)
Nous filerons sans bruit (A)

Les rimes sont continues (AAAAA).

Le « pont-refrain »

 Les nuits seront longues des secondes pendant des heures (A)
 Mais l'autre bout du monde est toujours plus beau qu'ailleurs (A)
 Les nuits seront longues, à marcher dans la noirceur (A)
 À l'autre bout du monde, il fait toujours plus beau qu'ailleurs (A)

Encore une fois, le sens premier de ce texte m’échappe, mais il a un côté onirique qui me fait voyager. Il m’évade, comme les protagonistes le font dans le texte. J’aimerais bien, un jour, en demander la signification à la principale intéressée.

On passe d’un environnement local à une vision plus élargie avec le monde. J’ai l’impression qu’elle parle de difficultés à traverser à un endroit précis, mais qu’il y a un échappatoire quelque part à l’autre bout du monde.

J’en profite, en passant du coq à l’âne, pour dire qu’il faudrait avoir en tête que le thème d’une chanson devrait, idéalement, toujours avoir l’ambition d’aller vers un intérêt universel et non autocentré pour intéresser le plus grand nombre d’auditeurs.

La signification de ce texte étant assez opaque, flirte avec ce concept, sans l’atteindre réellement. De sorte qu’il rencontre un certain public, dont je fais partie, mais sans doute pas le plus grand nombre. De plus, la structure de la chanson me semble avoir été établie au fur et à mesure de l’écriture, de manière plutôt inconsciente. Du coup, cela rend sa lisibilité, son écoute, moins “formatée” et peut-être moins accessible pour cette raison au grand public. Cela dit, il ne faut pas nécessairement qu’une chanson soit un « tube populaire », tant que celle-ci rencontre son public et satisfait son auteur ou auteure à l’instant T.

Les rimes sont internes et continues (AAAA).

Je trouve le clip assez stylé, même si je ne comprends pas pourquoi elle se met à courir à la fin. Si vous le comprenez, n’hésitez pas à me laisser un commentaire en bas de cet article 😉

Vous êtes libre de cliquer sur l’album “27 Fois l’Aurore” sorti en 2014 sur lequel le titre est repris :

SORTIR DU BOIS d’Amylie

Coup de cœur

En ce qui me concerne, ce titre est un énorme coup de cœur. Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas devenu un grand succès. J’aimerais bien en parler un jour avec l’auteure.

Je suis assez triste qu’il n’y ai pas de clip pour ce morceau sublime. Amylie, si tu me lis, il est encore temps 😉

Couplet 1

Encore une fois, cette chanson me fait voyager. Le premier couplet est magistral. C’est simple, efficace, compréhensible pour tout le monde. Sa voix est douce et posée. Elle procure une sensation de bien-être et est très agréable à entendre. Dès les premières phrases, le décor est planté et j’ai envie d’en savoir plus.

 Entre les sapins la rivière qui file
 Au loin grognent les rapides
 Dans le bassin les oiseaux s'agitent
 C'est ce matin qu'ils migrent
  
 Mais là-haut plus haut que la raison
 Un oiseau se couvre du vent 

J’aime aussi la simplicité de la guitare électrique sans distorsion avec un gimmick répétitif.

Un gimmick est une cellule de quelques notes de musique capable de capter l’oreille de l’auditeur. Le terme vient du jazz.

Puis, tout d’un coup, il y a l’élément « perturbateur », l’oiseau qui ne fait pas comme tous les autres. C’est à ce moment-là qu’arrive la basse. J’ai presque l’impression d’être dans Pierre et le loup de Prokofiev au niveau de l’arrangement. Je vois déjà les poils des auditeurs de musique classique qui se hérissent. Il y a une pointe, juste une pointe. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit 😉

L’élément perturbateur est ce qui dérange la stabilité de la situation initiale et nuit au cours habituel des événements. Il est aussi appelé élément déclencheur, ou, plus rarement, complication initiale. Par conséquent, il va modifier les habitudes du personnage et lui donner un but à atteindre. Ici, l’oiseau veut rester pour acquérir un savoir perdu depuis des lunes. Il veut, pour cela, voler plus au nord pour acquérir ce savoir alors que tous les autres vont au sud. Cet objectif ne sera accompli – ou définitivement impossible – qu’au moment de la résolution. L’élément perturbateur est essentiellement de l’action. 

Les deux dernières phrases annoncent le refrain. J’adore également le silence pour se lancer dans le refrain, qui donne du suspense, avec la batterie qui entre en scène.

Au niveau de l’analyse de la disposition des rimes, on constate qu’elles sont internes.

Refrain

 Je ne vais pas sortir du bois (A)
 Ce n'est rien contre toi (A)
 Mais je n'irai pas (A)

Le refrain est simple et compréhensible. On passe à la première personne du singulier. Il s’adresse sans doute à un oiseau ou une communauté qui essaie de le raisonner. Ce changement permet une proximité plus forte avec le protagoniste.

J’adore la touche quebecoise avec la phrase « Ce n’est rien contre toi », qui doit être une manière de parler du pays.

Avant l’arrivée du second couplet, les notes de guitare laissent place à Amylie qui chante le gimmick. Ce qui est génial car cela le personnifie. On a envie de chanter avec elle par sympathie.

Les rimes dans ce refrain sont redoublées (AAA).

Couplet 2

 Il vole au nord (A)
 Éprouver ses coutumes (B)
 Acquérir un savoir
 Perdu depuis des lunes (B)
 Mais ne quittera pas le fort (A)
 Sans abîmer ses plumes (B)
 Sans qu'au fond du corps (A)
 Traînent remords et solitude
  
 Le cœur haut plus haut que la raison
 Un oiseau se couvre du vent 

Magnifique couplet qui décrit un choix difficile de l’oiseau, à contre-courant, mais qui semble impératif pour être aligné avec ses convictions. Il y a, à nouveau, la suspension de la musique qui enclenche le deuxième refrain, identique au premier.

Dans ce couplet, les rimes (A) et (B) sont disposées en rimes mêlées.

Refrain

 Ce n'est rien contre personne (A)
 Mais je ne vais pas sortir du bois (B)
 Ce n'est rien contre personne (A)
 Je ne vais pas sortir du bois (B)

Ce dernier refrain est répété deux fois.

Les rimes ici sont croisées. Dans les rimes croisées, les vers partageant le même son à la fin des phrases ne se suivent pas, mais s’alternent.

Avant le dernier couplet, Amylie chante à nouveau le gimmick et est accompagnée cette fois ci par les mêmes notes à la guitare. Cela crée une richesse harmonique voix, instrument.

Couplet 3 et fin

 Ici le long de la rivière (A)
 On dit qu'un oiseau reste tout l'hiver (A)
 Ils sont tous partis traverser les frontières (A)
 Mais moi je reste ici
 Mais moi je reste ici
 Mais moi je reste ici 

Il est intéressant de noter qu’il n’y a pas de pont dans cette chanson.

Dans une chanson, le pont désigne une partie dont les accords se différencient des accords principaux. On peut le considérer comme une petite chanson dans la chanson même.

Dans ce dernier couplet l’objectif de l’oiseau est résolu. Il a volé au nord pour acquérir le savoir dans le couplet précédent et puis reste au fort, le long de la rivière, alors que les autres sont partis suivant un chemin plus classique, plus automatique.

J’aime bien le fait que l’auteure parle de l’oiseau à la troisième personne du singulier puis le laisse parler dans le refrain et à la fin du troisième couplet. Parle-t-elle d’un choix qu’elle a fait ou du choix de quelqu’un d’autre ? Ou est-ce juste un conte ? Le « On dit » peut le suggérer. Il faudra le lui demander.

Je pense que dans ce titre Amylie est tout à fait consciente de la structure de son texte. Elle l’a fabriquée en connaissance de cause. Le morceau est en ABABA.

A est souvent associé au couplet, B au refrain et C au pont. 

Au niveau des rimes, on constate que celles-ci sont à nouveau redoublées (AAA).

On peut également remarquer que la lettre “r” revient tout au long de son texte, ce qui crée davantage de cohérence sonore.

Vous êtes libre de cliquer sur l’album “Les éclats” sorti en 2016 sur lequel le titre est repris :

Avez-vous aimé cet analyse? Que pensez-vous de ces deux auteures et de ces deux chansons? Les connaissiez-vous déjà? Avez-vous d’autres auteures notables et chansons remarquables à partager? Dites-moi tout en bas de cette page!

Si vous avez aimé l'article, vous êtes libre de le partager! :-)

6 thoughts on “Chansons d’auteures francophones : Salomé Leclerc et Amylie

  1. Alicia Mimm says:

    Bonjour Guillaume,
    Je vous remercie pour ces deux belles découvertes. Je n’y connais pas grand chose en terme d’analyse ni même de composition, j’aime juste chanter et écouter et j’ai beaucoup apprécié ces deux titres.
    Bonne continuation pour votre blog 🙂

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    1. Guillaume de Lophem says:

      Bonjour Alicia, merci pour votre retour sympathique. Je suis heureux que vous ayez pu découvrir et aimer ces deux magnifiques chansons. Et merci pour vos encouragements. A bientôt, sur Méthode Chanson.

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  2. David says:

    Merci pour ces découvertes, j’ai comme l’impression d’avoir déjà entendu le refrain d’Arlon dans une autre chanson. Cela dit, il y a un petit côté sixties qui n’est pas déplaisant.

    Je suis tombé amoureux de la chanson d’Amylie, je trouve que la guitare, comme vous le soulignez si bien reste simple et j’ai envie de dire qu’elle est brut aussi. Je me demande comment ils ont enregistré sa voix, on entend son souffle. On dirait qu’elle chuchote au début. C’est suave et personnellement je trouve cela très sexy.

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    1. Guillaume de Lophem says:

      Bonjour David, merci pour ce commentaire. Dans Arlon, de quel refrain parlez-vous? Le “couplet-refrain” ou “le pont-refrain”? 😉
      Je suis heureux que la chanson d’Amylie vous plaise autant qu’à moi. C’est un bijou. Pour la voix je ne sais pas, c’est peut-être enregistré avec un micro de studio Rode ou un Neumann. A lui demander si l’occasion se présente.

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  3. Poncelet says:

    Super article Guillaume! très personnel et ton point de vue est chouette. Avec des artistes que j’aime bien😄

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